LES BANNIS ET LES PROSCRITS : 3 LA GUERRE DE LA SOR'CIERE :
Entre ses mains, la jeune Elena tient le pouvoir ravageur de la magie sanglante – et bien plus encore. Car le sort de tout Alaséa dépend du fait qu'elle récupère le Journal Sanglant, un puissant talisman forgé cinq siècles plus tôt. Seuls les secrets contenus dans ses pages permettront à Elena de vaincre le maléfique Seigneur Noir. Malheureusement, le Journal Sanglant est caché à Val'loa, la cité légendaire sur laquelle règle Shorkan, le bras droit du Seigneur Noir. Elena aura bien besoin de ses compagnons, dont le guerrier manchot Er'ril, le seul homme qui sache comment déverrouiller les protections magiques du Journal Sanglant, et son dragon Ragnar'k…
Note : 3/3
La Guerre de la Sor'cière, (extrait)
James Clemens
LARMES ET MARÉES
Debout au bord de la falaise, avec le fracas des vagues pour seule compagnie, Elena scrutait le bleu de l’océan. À l’horizon, le soleil se levait à peine, nimbant les lointaines îles de l’Archipel d’un halo de brume rosée. Plus près de la côte, un petit chalutier luttait contre la marée pour effectuer sa besogne parmi les brisants. Mouettes et sternes tournaient au-dessus de son unique mât, se disputant tandis qu’elles pêchaient dans les mêmes eaux généreuses. Plus près encore, au pied de la paroi escarpée, la plage rocailleuse était déjà envahie par les corps affalés des otaries. L’aboiement d’une mère qui réprimandait son petit ou le rugissement d’un mâle jaloux de son territoire montaient parfois jusqu’à Elena.
Avec un soupir, la jeune fille tourna le dos à l’océan. Les dragons des mer’ai étaient partis quinze jours plus tôt, et, le long de la côte, la routine habituelle avait déjà repris le dessus. Telle était la résilience de la nature.
Comme pour souligner cette dernière, une brise matinale souffla les cheveux d’Elena dans ses yeux. Irritée, la jeune fille repoussa les mèches importunes de ses doigts gantés et tenta de les coincer derrière ses oreilles, mais le vent mit tous ses efforts en échec. Deux lunes s’étaient écoulées depuis la dernière fois où Er’ril lui avait coupé les cheveux, et ceux-ci avaient atteint une longueur pénible : encore trop courts pour que la jeune fille les attache avec des rubans et des épingles, mais trop longs pour qu’elle dompte facilement les boucles qui commençaient à se former. Elena se gardait pourtant de se plaindre, craignant qu’Er’ril la tonde de nouveau.
Cette perspective lui arracha un froncement de sourcils. Elle en avait assez de ressembler à un garçon. Bien qu’elle ait accepté de se déguiser pendant que ses compagnons et elle traversaient les contrées d’Alaséa, ici, dans la solitude des falaises aux Ampoulées, il n’y avait pas d’yeux pour l’épier, et donc aucune nécessité de se faire passer plus longtemps pour le fils d’Er’ril. Du moins, c’était ce qu’elle se répétait sans cesse. Mais elle n’était pas certaine que son protecteur soit du même avis.
À titre de précaution, elle avait donc pris l’habitude de porter un bonnet quand Er’ril était dans les parages. Elle espérait cacher à son protecteur que ses cheveux repoussaient et que leur teinture noire s’estompait. Aux racines, le feu naturel de sa crinière réapparaissait enfin.
Elena tira son bonnet de sa ceinture, l’enfila et coinça ses mèches éparses dessous avant de remonter le sentier qui menait au cottage. Elle aurait été bien incapable de dire pourquoi elle accordait autant d’importance à sa chevelure. Ce n’était pas seulement de la coquetterie, même si elle ne pouvait nier que cela jouait un petit rôle dans le subterfuge qu’elle entretenait vis-à-vis d’Er’ril. Après tout, elle était une jeune fille – une jeune femme, presque. Il était bien normal qu’elle répugne à passer pour un garçon.
Mais il n’y avait pas que cela. La véritable raison de l’attitude d’Elena venait justement à sa rencontre, les sourcils froncés et l’air mécontent. Vêtu d’un pull de laine pour se protéger contre la fraîcheur matinale, Joach arborait la même chevelure flamboyante que sa sœur – à ceci près que la sienne était retenue en arrière par un lien de cuir noir. Parce que la présence de son frère lui rappelait leur famille, Elena ne voulait plus dissimuler ses origines. En continuant à se teindre, elle aurait eu l’impression de renier ses parents.
Comme Joach approchait d’elle, Elena distingua son rictus exaspéré et l’affliction dans ses yeux verts – une expression qu’elle avait souvent vue sur le visage de leur défunt père.
— Tante My te cherche partout, lança le jeune homme en guise de bonjour.
— Mes leçons ! (Elena s’élança vers son frère.) J’avais presque oublié.
— Presque ? la taquina Joach alors qu’elle le rejoignait.
Elena se rembrunit, mais ne réfuta pas ses accusations. De fait, elle avait complètement oublié ses leçons du matin. Ce devait être sa dernière séance d’entraînement à l’escrime avant que Mycelle parte à Port Rawl récupérer l’autre moitié de leur groupe. Kral, Tol’chuk, Mogweed et Méric avaient rendez-vous avec la guerrière dans deux jours. Pour la centième fois, Elena se demanda comment ses amis s’en étaient tirés à Ruissombre. Elle espéra qu’ils étaient tous indemnes.
Tandis que son frère et elle rebroussaient chemin vers le cottage, Joach marmonna :
— El, tu as toujours la tête dans les nuages.
Irritée, la jeune fille pivota vers lui… et vit son sourire en coin. C’étaient les mêmes mots que leur père employait pour la réprimander, quand elle perdait la notion du temps. Elle prit la main de son frère. À présent, il était toute la famille qui lui restait.
Joach serra la main gantée de sa sœur. En silence, ils traversèrent le petit bois de cyprès et de pins battus par les vents. Alors que le cottage de Flint apparaissait au sommet de la falaise, devant eux, le jeune homme se racla la gorge.
— El, je voulais te demander quelque chose.
— Mmmh ?
— Quand tu partiras pour l’île…
Elena grogna intérieurement. Elle ne voulait pas penser à la dernière partie de leur quête, la récupération du Journal Sanglant sur l’île de Val’loa – et encore moins depuis que son frère lui avait décrit les horreurs qui l’attendaient là-bas.
— J’aimerais t’accompagner, acheva Joach.
Elena faillit trébucher de surprise.
— Tu sais que c’est impossible. Tu connais le plan d’Er’ril.
— Oui, mais il suffirait d’un mot de toi…
— Non, coupa-t-elle. Il n’y a pas de raison que tu viennes.
Lui posant une main sur le bras, Joach l’arrêta.
— El, je sais que tu veux me tenir à l’écart de tout danger supplémentaire, mais je dois retourner là-bas.
La jeune fille se dégagea et regarda son frère dans les yeux.
— Pourquoi ? Pourquoi penses-tu que tu dois y retourner ? Pour me protéger ?
— Non. Je ne suis pas stupide. (Joach baissa le nez ; il refusait de soutenir le regard de sa sœur.) Mais j’ai fait un rêve, chuchota-t-il. Deux fois pendant la dernière demi-lune.
Elena continua à le regarder fixement.
— Tu crois que c’est un tissage ?
— Oui.
Joach releva enfin les yeux. Ses joues étaient roses d’embarras. Peu de temps auparavant, il avait découvert qu’il partageait l’héritage de magie élémentale de leur famille. Il possédait le pouvoir de tissage, un art oublié que seuls quelques rares membres de la Fraternité pratiquaient encore, et qui lui montrait en rêve des bribes d’événements futurs. Frère Flint et frère Moris travaillaient avec lui pour déterminer le niveau exact de son pouvoir.
— Je n’en ai parlé à personne d’autre.
— Ce n’est peut-être qu’un rêve ordinaire, suggéra Elena.
Mais sa moitié sor’cière avait commencé à s’agiter en entendant les paroles de son frère. Une simple allusion à la magie suffisait à embraser son sang. La Rose de ses deux poings était fraîche, et elle croyait presque entendre le pouvoir chanter dans son cœur. Déglutissant, elle ferma son esprit à l’appel de la magie.
— Qu’est-ce qui te fait croire que c’était un tissage ?
Joach grimaça.
— Je… Je ressens un truc bizarre quand je tisse. Comme une onde dans mes veines, une tempête intérieure qui mettrait le feu à tout mon être. Et je l’ai ressentie pendant ce rêve-là.
Une tempête intérieure, songea Elena. Elle éprouvait la même chose quand elle touchait sa propre magie sauvage. Il lui semblait qu’un ouragan faisait rage dans son cœur, et que, faute de pouvoir s’en échapper, il hurlait d’énergie contenue. Au seul souvenir des flots de pouvoir brut qui l’avaient parcourue, la jeune fille se surprit à se tordre les mains. Elle se força à les détacher l’une de l’autre.
— Parle-moi de ton rêve.
Joach hésita et se mordit la lèvre.
— Allez, raconte, insista Elena.
Il baissa la voix.
— Je t’ai vue au sommet d’une haute tour à Val’loa. Une bête noire ailée décrivait des cercles autour du parapet…
— Une bête noire ailée ? C’était Ragnar’k ? demanda Elena, nommant le dragon aquatique qui partageait la chair du sanguinaire Kast et était lié par le sang à la mer’ai Sy-wen.
Machinalement, Joach toucha la dent de dragon en ivoire que Sy-wen lui avait offerte, et qu’il portait pendue à un cordon autour du cou.
— Non, ce n’était pas un dragon. (Ses mains tentèrent d’esquisser une silhouette ; très vite, il capitula avec un haussement d’épaules.) C’était plus une ombre qu’une créature de chair et de sang. Mais ce n’est pas important. L’important, c’est que…
Sa voix mourut, et son regard dériva vers l’océan. Il me cache quelque chose, réalisa Elena. Quelque chose qui l’effraie profondément. La jeune fille passa la langue sur ses lèvres sèches, se demandant soudain si elle voulait savoir.
— Qu’est-ce que c’était, Joach ?
— Tu n’étais pas seule en haut de la tour.
— Qui d’autre était là ?
Joach reporta son attention sur elle.
— Moi. J’étais debout près de toi, et je tenais dans ma main le bâton de pol’bois que j’ai volé au mage noir. Quand la bête a piqué vers nous, j’ai brandi le bâton et je l’ai abattue d’un éclair.
— Ça prouve bien que ça n’était qu’un cauchemar, argumenta Elena. Tu ne pratiques pas la magie noire. Tu as juste rêvé que j’avais besoin de ta protection. L’onde que tu as ressentie était probablement due à l’inquiétude et à la peur plutôt qu’à une manifestation de ton pouvoir.
Les sourcils froncés, Joach secoua la tête.
— Honnêtement, j’ai pensé comme toi la première fois. La dernière chose que papa m’a dite, c’est de te protéger ; c’est un fardeau qui pèse lourdement sur mon cœur depuis. Mais après avoir refait le même rêve, hier, je n’en étais plus aussi sûr. Alors, je suis sorti discrètement. Il devait être minuit. Je suis venu ici et… et, en brandissant le bâton, j’ai lancé le sort de mon rêve.
Un mauvais pressentiment tordit l’estomac d’Elena.
— Joach ?
Son frère désigna quelque chose derrière elle. La jeune fille pivota. À quelques pas d’eux se dressait un pin foudroyé, à l’écorce noircie et aux branches brisées.
— Ça a fonctionné.
Elena écarquilla les yeux. Ses jambes flageolèrent, pas seulement à l’idée que le rêve de Joach puisse être prémonitoire, mais parce que son frère avait réussi à invoquer un pouvoir obscur. Elle frissonna.
— Il faut en parler aux autres, chuchota-t-elle. Er’ril doit être prévenu.
— Non, contra Joach. Ce n’est pas tout. Et c’est pour ça que je n’ai rien dit jusqu’à maintenant.
— Pourquoi ?
— Dans mon rêve, après que j’eus foudroyé la bête, Er’ril surgissait des profondeurs de la tour, son épée à la main. Il se précipitait vers nous ; je braquais le bâton sur lui et… et je le tuais. Comme la bête, il succombait dans une explosion de feu obscur.
— Joach !
Le jeune homme refusa de se laisser interrompre ; les mots jaillissaient de sa bouche en une irrépressible cascade.
— Dans mon rêve, je savais qu’il te voulait du mal. Qu’il avait l’intention de te tuer. Je n’avais pas le choix. (Il fixa sa sœur d’un regard douloureux.) Si je ne vous accompagne pas à Val’loa, Er’ril te tuera. J’en suis sûr !
Elena se détourna des absurdités proférées par son frère. Jamais Er’ril ne lui ferait de mal. Il l’avait protégée pendant toute leur traversée d’Alaséa. Joach devait se tromper.
Pourtant, la jeune fille ne pouvait détacher son regard des restes calcinés du pin. Le sort noir de Joach – celui qu’il avait appris dans un rêve – avait fonctionné.
— Ce que je viens de te dire doit rester un secret, Elena, lança son frère derrière elle. Ne fais pas confiance à Er’ril.
Non loin de là, Er’ril s’éveilla en sursaut de ses propres rêves agités. Des visions d’araignées venimeuses et d’enfants morts déchirèrent les derniers lambeaux de son sommeil, le laissant épuisé et courbaturé, comme s’il avait contracté ses muscles toute la nuit. Il repoussa ses couvertures et s’extirpa prudemment de son lit en duvet d’oie.
Torse nu, vêtu de ses seuls sous-vêtements en lin, il frissonna dans l’air frais. L’automne approchait, et même si une chaleur humide subsistait encore pendant la journée, les matins annonçaient déjà les lunes froides à venir. Pieds nus sur le sol dallé, Er’ril se dirigea vers le bassinet de toilette et le petit miroir en argent accroché au-dessus. Il s’aspergea le visage d’eau fraîche pour dissiper la toile d’araignée de ses cauchemars.
Il avait vécu tant d’hivers que ses nuits étaient toujours envahies par des souvenirs.
Se redressant, il détailla les traits anguleux, ombrés par un début de barbe, qu’il devait à ses ancêtres standi. Ses yeux gris le regardaient fixement depuis un visage qu’il ne reconnaissait plus. Comment cette apparence juvénile pouvait-elle dissimuler si totalement le vieillard qu’il était à l’intérieur ?
Er’ril se passa la main sur la figure. Extérieurement, il n’avait pas changé. Pourtant, il se demandait parfois si son défunt père reconnaîtrait l’homme qui lui rendait son regard dans le miroir. Cinq siècles d’existence l’avaient marqué, même s’ils n’avaient pas ridé sa peau ni fait grisonner ses cheveux. Er’ril laissa ses doigts descendre jusqu’au moignon de son épaule. Oui, le temps marquait les hommes de bien des façons.
Soudain, une voix s’éleva depuis un coin obscur de la pièce.
— Si tu as fini de t’admirer, on pourrait peut-être se mettre au boulot.
Parce qu’il connaissait bien cette voix, Er’ril ne sursauta pas. Il se détourna et se dirigea vers le pot de chambre. Ignorant le vieil homme assis dans un fauteuil rembourré, il prit le temps de se soulager de ses urines matinales. Alors seulement, il lança :
— Flint, si tu voulais que je me lève plus tôt, il te suffisait de me réveiller.
— Étant donné la manière dont tu grognais et te tournais dans tous les sens, j’ai estimé qu’il valait mieux te laisser d’abord en finir avec ce qui troublait ton sommeil.
— Dans ce cas, tu devrais me laisser dormir dix ou vingt ans de plus, répliqua aigrement Er’ril.
— C’est vrai. Pauvre Er’ril. Le Chevalier errant. L’éternel gardien de Val’loa. (Du menton, Flint désigna ses vieilles jambes.) Quand tes articulations craqueront autant que les miennes, nous verrons qui de nous deux se plaindra le plus fort.
Er’ril ricana. Même sans magie, le temps n’avait guère érodé la vigueur du vieux frère. En vérité, les nombreux hivers que Flint avait passés en mer semblaient lui avoir endurci le corps, comme un chêne assailli par les tempêtes n’en devient que plus robuste.
— Le jour où tu ralentiras, vieillard, est celui où je raccrocherai mon épée.
Flint soupira.
— Chacun de nous a son propre fardeau à porter, Er’ril. Si tu as fini de t’apitoyer sur ton sort, c’est déjà le milieu de la matinée, et nous devons encore charger le Fend-les-Flots pour notre prochain voyage.
— Je sais très bien ce que nous avons à faire, dit le guerrier sur un ton mordant.
Son sommeil agité l’avait laissé de méchante humeur, et la langue acérée de Flint l’irritait encore plus que d’habitude.
Le vieil homme dut le sentir, car il se radoucit.
— Je sais que ça n’a pas été facile de faire traverser tout Alaséa à la gamine avec les sbires du Gul’gotha aux trousses. Mais, si nous voulons nous débarrasser du joug de ce bâtard, nous ne pouvons pas laisser le désespoir nous accabler. Le Seigneur Noir jettera encore bien des obstacles en travers de notre chemin ; il trouvera bien d’autres moyens de tourmenter nos cœurs sans que nous fouillions le passé pour raviver d’anciennes afflictions.
Er’ril acquiesça. Il se dirigea vers l’armoire en chêne qui se dressait dans le coin de la pièce, tapant sur l’épaule de son ami au passage.
— Comment es-tu devenu si sage parmi les pirates et les brigands de l’Archipel, vieillard ?
Flint grimaça et toucha sa boucle d’oreille en argent du bout de l’index.
— Parmi les pirates et les brigands, seuls les sages vivent jusqu’à un âge aussi avancé que le mien.
Er’ril sortit ses vêtements, enfila son pantalon et se tortilla pour faire de même avec sa tunique. Pas évident de s’habiller avec un seul bras. Après tous ces siècles, il restait certaines choses que le temps n’avait guère améliorées. Le visage rougi par l’effort, il réussit enfin à passer la tête par le col de sa tunique, dont il tira l’ourlet vers le bas.
— Des nouvelles de Sy-wen ? demanda-t-il en saisissant ses bottes.
— Non, pas encore.
Le ton inquiet de Flint fit hausser les sourcils à Er’ril. Depuis qu’il l’avait repêchée en mer, le vieil homme se comportait de manière très protectrice à l’égard de la jeune fille. Celle-ci avait accompagné le reste de l’armée mer’ai au sud des Récifs Ravagés, en quête de la flotte dre’rendi. Surnommés « Sanguinaires », les Dre’rendi étaient les plus cruels des redoutables pirates qui naviguaient dans ces eaux. Mais un serment très ancien les liait aux mer’ai, et Flint espérait obtenir leur soutien durant la guerre à venir.
— La seule chose que m’ont rapportée mes agents en mer, ce sont d’épouvantables rumeurs en provenance de Val’loa, poursuivit Flint. Il semble qu’un nuage noir enveloppe perpétuellement l’île, que des squales vicieux tiennent toutes les embarcations à l’écart et que des vents de tempête charrient les cris d’âmes torturées. Même au large, les pêcheurs remontent dans leurs filets d’étranges créatures pâles telles qu’ils n’en avaient encore jamais vu, des bêtes à la forme grotesque et au dard venimeux. D’autres parlent de hordes de démons ailés aperçus au lointain dans le ciel…
— Des skal’tum, cracha Er’ril d’une voix tendue en enfilant une de ses bottes en cuir. Mon frère est en train de lever une armée de Carnassires.
Flint se pencha en avant et tapota le genou du guerrier, qui s’était assis sur le lit.
— La créature qui se fait passer pour le Praetor de Val’loa n’est plus ton frère, Er’ril. Ce n’est qu’une illusion cruelle. N’y pense pas.
Mais comment Er’ril aurait-il pu ne pas y penser ? Il ne cessait de revivre la nuit où le Journal Sanglant avait été lié, cinq siècles plus tôt. Cette nuit-là, tout ce qui existait de bon et de noble chez son frère Shorkan et chez le mage Greshym avait été aspiré pour permettre la création du grimoire maudit. Ce qui restait des deux hommes – la partie corrompue, mauvaise, de leur esprit – avait été donné au Cœur Noir, afin qu’il les utilise comme pions dans ses machinations infernales. Er’ril serra les dents. Un jour, il détruirait l’abomination qui portait les traits de son frère bien-aimé.
Flint se racla la gorge, ramenant l’homme des plaines dans le présent.
— Mais ce n’est pas tout ce que j’ai entendu. Des nouvelles du sud de la côte me sont parvenues ce matin par pigeon. C’est pourquoi je suis venu te tirer du lit.
— Quel genre de nouvelles ? s’enquit Er’ril en luttant pour enfiler sa seconde botte, le front plissé.
— Mauvaises, hélas. Hier, une petite flotte de pêche est arrivée à Port Rawl. Tous les marins avaient été corrompus. Ils étaient comme des chiens enragés. Ils ont attaqué les habitants à coups de dents ou de couteau, et ils ont violé leurs femmes. La garnison entière a dû se mobiliser pour les repousser. La plupart d’entre eux ont été tués, mais un des bateaux maudits a réussi à lever l’ancre et à s’échapper, emmenant plusieurs femmes et quelques enfants.
Er’ril entreprit de lacer ses bottes.
— Magie noire, commenta-t-il d’une voix tendue. Un sort d’influence, peut-être. J’ai déjà vu ça… il y a longtemps.
— Non, le détrompa Flint. Je sais de quelle magie tu veux parler. Mais ce qui a été fait à ces pêcheurs est bien pire qu’un simple sort. Les blessures ordinaires ne suffisaient pas à les tuer. Le seul moyen de les arrêter était de leur couper la tête.
Er’ril leva la tête, les yeux plissés d’inquiétude.
— Un guérisseur a examiné les corps et découvert un trou de la taille d’un pouce à la base de leur crâne, révéla Flint. En leur fendant la tête, il a trouvé une petite créature pleine de tentacules à l’intérieur. Quelques-unes de ces abominations remuaient encore. Après ça, tous les cadavres ont été immédiatement incinérés sur les quais.
— Douce Mère, marmonna Er’ril. Combien de nouvelles horreurs le Cœur Noir peut-il encore engendrer ?
Flint haussa les épaules.
— La ville entière empeste la chair brûlée. Du coup, les gens sont nerveux, et la moindre ombre les fait sursauter. Ce qui fait de Port Rawl un endroit encore plus dangereux que d’habitude. Mycelle prend beaucoup de risques en allant chercher vos amis là-bas.
En silence, Er’ril finit de lacer ses bottes. Il rumina longuement les nouvelles avant de déclarer :
— Mycelle est capable de se débrouiller. Mais je me demande si nous ne devrions pas partir plus tôt que prévu avec le Fend-les-Flots. (Il se redressa pour regarder Flint en face.) Si la corruption de Val’loa a déjà atteint la côte, peut-être vaut-il mieux ne pas traîner dans les parages.
— C’est aussi ce que je me disais. Mais si tu veux attendre que vos amis nous rejoignent, nous ne pourrons pas mettre les voiles avant la nouvelle lune. De toute façon, il nous faudra au moins ce temps-là pour préparer le bateau, et qui peut dire si nous serons davantage en sécurité sur l’océan qu’ici ?
Er’ril se leva.
— Tout de même, je n’aime pas rester assis là sans rien faire, à attendre que le Seigneur Noir nous débusque.
— En nous précipitant, nous risquons de jeter Elena dans ses pattes monstrueuses, fit remarquer Flint. Je suggère que nous nous en tenions à notre plan initial : partir à la nouvelle lune et retrouver l’armée mer’ai dans les Marasmes le jour dit. Face à la menace grandissante de Val’loa, nous devons laisser à Sy-wen et à Kast le temps d’atteindre la flotte dre’rendi et de lui demander d’honorer son antique serment. Nous aurons besoin de la force des Sanguinaires.
Er’ril secoua la tête.
— Ces pirates n’ont pas d’honneur.
Flint se rembrunit.
— Kast est un Sanguinaire. Même s’il partage son esprit avec le dragon Ragnar’k, c’est quelqu’un de fiable. Les gens de son peuple ont été façonnés par les tempêtes et les carnages. Ils connaissent l’importance du devoir et des dettes, si anciennes soient-elles.
Er’ril doutait de la sagesse de ce plan.
— Ça revient à faire surveiller nos arrières par une meute de loups pendant que nous affronterons l’armée du Seigneur Noir.
— Possible. Mais pour réussir, nous aurons besoin de tous les crocs capables de lacérer les flancs de notre ennemi, fit valoir Flint.
En soupirant, Er’ril se passa les mains dans ses cheveux ébouriffés pour y remettre un semblant d’ordre.
— Très bien. Nous attendrons jusqu’à la nouvelle lune. Mais après ça, nous mettrons les voiles – que nous ayons reçu des nouvelles de Sy-wen et de Kast ou non.
Flint acquiesça et se leva. La question ainsi réglée, il sortit une pipe de sa poche.
— Assez parlé, grommela-t-il. Trouvons une flamme pour accueillir dignement le jour nouveau.
— Une nouvelle preuve de ton immense sagesse, sourit Er’ril.
Fumer lui semblait un parfait moyen de rattraper une matinée bien mal commencée. Il ne se fit pas prier pour suivre le vieil homme.
En arrivant dans la cuisine, il entendit des éclats de voix familiers résonner par la fenêtre ouverte, près de l’âtre. Ces exclamations mécontentes étaient ponctuées, de temps à autre, par un tintement métallique. De toute évidence, la guerrière Mycelle n’était pas satisfaite du comportement de son élève à l’occasion de la dernière leçon de celle-ci.
Décidément, la matinée commence mal pour tout le monde, songea Er’ril.
Mycelle dévia l’épée courte d’Elena. Puis, d’un revers de poignet, elle fit voler au loin l’arme de son élève.
Bouche bée, Elena regarda sa petite lame tournoyer dans les airs avant de retomber quelques mètres plus loin. Le mouvement avait été si vif que sa main gantée était toujours levée, comme pour tenir une poignée invisible. Lentement, la jeune fille baissa le bras tandis que le rouge lui montait aux joues.
Les poings sur les hanches, Mycelle secoua la tête d’un air navré. Elle était aussi grande que beaucoup d’hommes, et tout aussi large d’épaules. Une épaisse natte blonde descendait jusqu’à sa taille. Avec son attirail de cuir et d’acier, elle offrait une vision impressionnante.
— Ramasse ton épée, ma petite.
— Désolée, tante My, dit Elena, chagrinée.
Mycelle ne lui était pas apparentée par le sang, mais toutes deux étaient si proches que ça revenait au même. Les véritables origines de la guerrière la liaient aux métamorphes des contrées du Couchant, les si’lura. Longtemps auparavant, Mycelle avait renoncé à son héritage quand le destin et les circonstances l’avaient convaincue de se figer sous sa forme humaine, abandonnant à jamais sa capacité de métamorphose.
— Où as-tu donc la tête ce matin, fillette ?
Elena se dirigea rapidement vers son épée et se baissa pour la ramasser. Elle connaissait la réponse à la question exaspérée de sa tante. Elle était obnubilée par les révélations de Joach, ce qui l’empêchait de se concentrer sur la danse des lames. Revenant à sa place, elle brandit son épée.
— On va réessayer la feinte de l’épouvantail, dit Mycelle. C’est un mouvement très simple, mais une fois maîtrisé, c’est l’une des méthodes les plus efficaces pour pousser un adversaire à baisser sa garde.
Elena acquiesça et tenta d’oublier les doutes pernicieux que Joach avait fait naître dans son esprit. En vain. Elle n’imaginait pas qu’Er’ril puisse la trahir. L’homme des plaines s’était toujours montré d’une loyauté absolue envers elle comme envers leur quête. Ils avaient passé de nombreux après-midi ensemble, Er’ril guidant la jeune fille dans son apprentissage des manipulations les plus simples de son pouvoir. Au-delà des mots et des leçons, un lien plus profond, mais toujours enfoui, les unissait.
Parfois, tandis qu’elle se concentrait sur un nouvel aspect de sa magie, Elena jetait un coup d’œil en biais à Er’ril, et surprenait l’ombre d’un sourire rempli de fierté sur son visage d’ordinaire si maussade. Certes, c’était un homme complexe, mais elle pensait bien connaître son cœur. Er’ril ne portait pas seulement le surnom de « chevalier » : il en avait aussi l’âme et le comportement. Non, il ne la trahirait jamais.
Soudain, les doigts d’Elena la brûlèrent. Elle baissa les yeux vers sa main vide.
— Fillette, fulmina Mycelle. Si tu refuses de te concentrer sur cette leçon, je vais sur-le-champ seller ma monture pour partir à Port Rawl.
— Je suis désolée, tante My.
Une fois de plus, Elena alla ramasser son épée abandonnée sur le sol.
— La magie est imprévisible, Elena, mais une lame bien affûtée sera toujours prête à abattre tes ennemis. C’est pourquoi tu dois apprendre à manier les deux. Quand tu sauras te servir d’une épée aussi bien que de ton pouvoir, tu seras une arme à double tranchant. Plus difficile à arrêter, plus difficile à tuer. N’oublie jamais, mon enfant : quand la magie a échoué, le fer peut encore prévaloir.
— Oui, tante My, acquiesça docilement la jeune fille.
Elle connaissait déjà ce discours par cœur. Levant son épée courte, elle mit de côté toutes ses interrogations concernant Er’ril.
Mycelle s’approcha souplement, les talons décollés de la terre battue du jardin, une épée brandie dans sa main gauche. Sa seconde lame reposait toujours dans l’un des fourreaux qui se croisaient entre ses omoplates. Armée de ses deux lames jumelles, la guerrière était un démon d’acier et de muscles.
Armée d’une seule lame, elle était encore bien assez dangereuse. Elena réussit tout juste à parer une brusque feinte. La botte suivante de sa tante la déséquilibra. Bien décidée à prouver à Mycelle que celle-ci n’avait pas gaspillé son temps pendant deux semaines, la jeune fille lutta pour ne pas tomber.
Mycelle poursuivit son assaut furieux. Elena leva maladroitement son épée pour bloquer une attaque. La lame de la guerrière chanta le long de celle de son élève et frappa sa garde avec fracas. L’impact résonna dans tous les os de la main d’Elena, engourdissant les doigts de la jeune fille.
Elena vit sa tante retourner le poignet pour la désarmer une fois de plus. Ravalant sa frustration, elle força ses doigts gourds à imiter le mouvement de Mycelle. Son pouce frotta contre le tranchant de l’épée de sa tante. Elle sentit la lame mordre à travers le cuir de son gant et lui entailler le pouce. La sensation fut aussi vive qu’une piqûre de guêpe.
Ignorant la coupure, Elena continua à brandir son épée tandis que Mycelle reculait d’un pas pour préparer son coup suivant.
— C’est très bien, mon en…, commença la guerrière.
Ce fut alors qu’Elena contre-attaqua, prenant l’offensive pour la première fois.
L’énergie libérée par la coupure de son pouce s’était engouffrée dans ses veines et avait embrasé son sang. Contenant son pouvoir de son mieux, Elena se battit avec une vigueur renouvelée. Sa tante voulait qu’elle soit une arme à double tranchant ? Soit ! Désormais, l’acier et la magie se mêlaient en elle.
Visiblement surprise par la soudaine audace de son élève, Mycelle testa sa résistance de quelques coups inquisiteurs. Puis elle entreprit de briser son assaut et de la forcer à reprendre une posture défensive.
Elena contra chaque attaque et riposta dans la foulée. Le tintement de l’acier résonnait à travers le jardin aussi distinctement qu’un carillon. L’espace d’un instant bref et cristallin, Elena goûta le véritable rythme de la danse. Il n’y avait plus rien d’autre au monde. C’était une chorégraphie d’une précision parfaite, un poème de mouvement et de synchronisation, un chant lyrique auquel se mêlait la voix de sa magie sauvage.
Elena exécuta une double feinte et baissa la pointe de son épée. Elle vit Mycelle hésiter et mordre à l’hameçon. D’un revers de poignet, elle rabattit sa lame sur celle de sa tante, bloquant l’arme adverse au niveau de la garde. Dans un éclair d’acier, ce fut terminé.
Une main vide se dressait entre les deux combattantes. Mais, cette fois, ce n’était pas celle d’Elena.
Mycelle secoua son poignet endolori et adressa un léger signe de tête à sa nièce.
— C’était la feinte de l’épouvantail la plus parfaite dont j’aie jamais eu le plaisir d’être témoin. Même en sachant ce que tu faisais, je n’ai pas pu résister.
Le compliment de sa tante arracha une grimace béate à la jeune fille. Puis des applaudissements lui firent tourner la tête vers Er’ril et frère Flint, plantés dans l’encadrement de la porte de derrière. Intrigués par les bruits de combat, les deux hommes étaient venus voir ce qui se passait. La surprise et l’approbation écarquillaient leurs yeux. Même Joach, qui se tenait près de la pile de bois pour le feu, semblait avoir perdu l’usage de la parole.
— Bien joué, El, lâcha-t-il enfin comme les applaudissements s’espaçaient.
Fardale était couché aux pieds du jeune homme. La lumière du soleil faisait ressortir les reflets roux et cuivrés de sa fourrure noire. Le si’lura coincé sous sa forme de loup revenait juste de sa chasse matinale aux lapins et aux musaraignes. Il aboya ses félicitations, et ses yeux ambrés étincelèrent tandis qu’il envoyait une image à Elena : Un louveteau se bat contre son frère pour devenir chef de la meute.
Elena sourit et hocha la tête, mais ne lâcha pas son épée. Le chant des sirènes de la magie résonnait encore dans ses oreilles, noyant presque les bruits alentour.
— Encore, dit-elle avidement à Mycelle.
Sa tante eut un petit rire.
— Je pense que c’est un bon moment pour arrêter, contra-t-elle. À mon retour de Port Rawl, nous passerons au niveau supérieur.
Elena dut se mordre la lèvre pour ne pas supplier sa tante de continuer. La magie avait enflammé son sang ; elle se sentait prête à affronter tout un bataillon.
— Elena, tu saignes ! s’exclama soudain Joach. Ta main !
La jeune fille baissa les yeux. De grosses gouttes rouges s’échappaient de son pouce entaillé et coulaient le long de son épée baissée. Elle cacha sa main dans son dos.
— Ce n’est qu’une égratignure. Je ne m’en étais même pas aperçue.
Er’ril se dirigea vers elle.
— Les petites blessures qu’on ignore sont souvent les plus dangereuses. Fais-moi voir.
À contrecœur, Elena remit son épée à sa tante et ôta son gant souillé, dégainant la plus redoutable de ses armes. Des spirales couleur rubis tourbillonnaient lentement sur la peau de sa main.
Er’ril examina la coupure.
— Le muscle n’a pas été atteint, se réjouit-il. Rentrons. Je vais nettoyer ça et te faire un pansement.
Elena acquiesça et suivit l’homme des plaines dans la cuisine. Assise sur un tabouret, elle se laissa faire en silence. Er’ril pressa un tampon imbibé d’huile de doucerbe sur sa plaie. Sous l’influence de la magie, celle-ci avait déjà commencé à se refermer.
Er’ril étudia le pouce d’Elena en fronçant les sourcils. De sa main unique mais habile, il lui confectionna un pansement. Les autres s’étaient dispersés pour vaquer à leurs diverses corvées, laissant le guerrier seul avec sa protégée.
— Avec ça, tu ne pourras pas porter de gant pendant quelques jours, marmonna Er’ril. (Il noua adroitement les deux bouts de la bande de gaze, puis s’assit sur ses talons pour fixer Elena dans les yeux.) Passe-moi ton autre gant.
— Pourquoi ? s’étonna la jeune fille. Je ne me suis pas blessée à la main gauche.
Le regard d’Er’ril s’assombrit brusquement.
— Ton gant, exigea-t-il en tendant la main.
Lentement, Elena ôta son gant en peau d’agneau et le lui remit en cachant sa main gauche.
— Montre-moi.
— Je ne comprends pas ce que tu…
— Ton entaille était déjà en train de se refermer, coupa Er’ril d’une voix dure. Ça n’arrive que quand tu te sers de ta magie. Maintenant, montre-moi tes deux mains.
Elena obtempéra à contrecœur. Pour ne pas regarder le guerrier en face, elle fixa ses mains, qu’elle venait de poser sur ses cuisses. La droite et la gauche n’étaient plus le reflet l’une de l’autre. La première – celle dont la jeune fille se servait pour manier l’épée – semblait légèrement plus pâle, signe qu’une partie de sa magie avait été consommée. Le soleil qui entrait à flots par la fenêtre de la cuisine révélait le subterfuge d’Elena : elle avait utilisé son pouvoir durant le combat contre Mycelle.
— Ça s’appelle une épée de sang, commenta Er’ril sur un ton las. J’espérais que tu n’apprendrais jamais cette forme de magie.
Elena déroba de nouveau ses mains au regard du guerrier.
— Pourquoi ? Ça ne coûte presque rien en terme de pouvoir.
Posant la main sur un genou de la jeune fille, Er’ril se rapprocha d’elle.
— Ça coûte bien plus que tu ne le crois. Je l’ai vu dans tes yeux. Tu ne voulais pas que ça s’arrête. De mon temps, les mages entendaient eux aussi l’appel de la magie sauvage. Mais seuls les mages noirs cédaient à son chant des sirènes sans se préoccuper des dégâts qu’ils pourraient causer. (Du menton, il désigna les mains d’Elena.) Et tu es doublement marquée. Je ne peux qu’imaginer la force de cet appel dans ton sang. Tu dois absolument combattre la tentation.
— Je comprends, acquiesça Elena.
Depuis la première fois qu’elle avait utilisé son pouvoir, la mélodie de la sor’cière l’accompagnait constamment. Elle savait qu’il était dangereux de l’écouter ; aussi résistait-elle en s’accrochant à la femme en elle – à sa moitié humaine. C’était comme marcher en permanence sur une corde raide. Durant l’année écoulée, Elena avait appris l’art et l’importance de l’équilibre.
— C’est pourquoi une épée de sang est si dangereuse, reprit Er’ril. En l’utilisant, tu offres à la magie un instrument grâce auquel échapper à ton contrôle. Si tu verses assez de sang, l’épée elle-même devient l’hôte de ton pouvoir : une chose presque vivante et impossible à maîtriser. Elle n’a ni conscience ni moralité – juste une insatiable soif de meurtre. Et elle finit généralement par prendre le dessus sur son porteur. Seuls les mages les plus doués et les plus accomplis sont capables de dompter une épée de sang.
Elena était horrifiée par ce qu’elle avait failli faire.
— Mais ce n’est pas le pire, poursuivit Er’ril. À partir du moment où cette épée est pleinement ensanglantée, la magie fusionne avec l’acier de manière définitive et permanente. Alors, n’importe qui peut l’utiliser et se servir de son pouvoir. De nombreuses histoires circulent au sujet de mages noirs qui avaient fourni une épée de sang à des hommes et des femmes ordinaires, incapables de résister à l’appel de la magie. Ces malheureux devenaient les esclaves de leur arme et de sa soif de meurtre.
Elena pâlit.
— Que leur arrivait-il ?
— Ils étaient traqués et tués, et on faisait fondre leur lame pour neutraliser son pouvoir. Beaucoup de vies ont été perdues ainsi. Alors, prends garde à ce que tu forges avec tant d’insouciance, Elena. Ça peut causer plus de dégâts que tu ne l’imagines.
Elena renfila son gant intact et tripota le pansement de son autre main. À présent que la plaie se refermait, l’appel de la magie s’estompait.
— Je ferai plus attention. Promis.
Er’ril dévisagea la jeune fille, comme pour jauger sa sincérité. Ce qu’il vit dut le satisfaire, car l’éclat d’acier de ses yeux gris s’adoucit.
— Encore une chose, Elena. À propos de ton dernier échange avec ta tante. Malgré l’épée de sang, la magie n’était pas la seule chose qui guidait ton bras. Tu t’améliores vraiment. (La voix du guerrier se fit plus ferme.) Il y a en toi une force qui ne doit rien à ta magie. Ne l’oublie jamais.
Ces simples mots touchèrent Elena bien plus profondément que les exclamations du reste de ses compagnons. Soudain, les yeux de la jeune fille se remplirent de larmes.
Comme s’il avait perçu son émotion, Er’ril se redressa.
— Je dois y aller, dit-il, gêné. Le soleil est déjà haut dans le ciel, et j’ai promis à Flint de jeter un coup d’œil au Fend-les-Flots. Si nous voulons partir à la nouvelle lune, il reste encore beaucoup à faire.
Elena acquiesça et se leva de son tabouret.
— Er’ril, dit-elle en reniflant un peu et en capturant le regard du guerrier avec le sien. Merci. Pas seulement pour ça… (Elle leva sa main bandée.) Mais pour tout. Je crois que je ne t’ai jamais dit à quel point tu comptais pour moi.
Les joues d’Er’ril s’empourprèrent, et il baissa timidement les yeux.
— C’est… Je… (Il se racla la gorge.) Tu n’as pas à me remercier, balbutia-t-il d’une voix rauque en se hâtant de sortir de la pièce. Je ne fais que mon devoir.
Elena regarda fixement son dos tandis qu’il s’éloignait.
Que le rêve de Joach soit prémonitoire ou non, Er’ril était un chevalier, et elle ne pourrait jamais douter de lui.
Jamais.
Le temps que Mycelle soit prête à partir pour la cité côtière de Port Rawl, le soleil de l’après-midi avait tiédi les falaises. Dans la chaleur humide, les vêtements collaient à la peau moite, et le scintillement de l’océan blessait les yeux.
Impatiente de se mettre en route, la guerrière ajusta ses paquetages et resserra la sous-ventrière de son cheval. Puis, les yeux plissés et une main en visière, elle se tourna vers ses compagnons, qui s’étaient rassemblés pour lui dire au revoir et lui souhaiter un bon voyage. Mycelle menait une vie essentiellement solitaire ; aussi n’était-elle guère portée sur les grandes effusions. Elle poussa un soupir et, bien décidée à en finir au plus vite, se dirigea vers Elena pour lui donner une brève accolade.
— Entraîne-toi en mon absence, lui recommanda-t-elle. À mon retour, je veux que tu aies perfectionné ta parade plume.
— Promis, tante My.
Elena eut l’air de vouloir ajouter quelque chose, mais Mycelle était déjà passée à Er’ril.
— Veille bien sur ma nièce, homme des plaines. Un orage approche ; je compte sur toi pour l’abriter.
— Toujours, acquiesça Er’ril avec raideur. Et toi, sois prudente à Port Rawl. Tu as entendu ce qu’a dit Flint.
Mycelle hocha la tête.
— Je connais bien la cité des marais, répondit-elle.
Cernée par des marécages dangereux côté terre, et protégée côté mer par les courants traîtres que généraient les milliers d’îles de l’Archipel voisin, Port Rawl constituait un sanctuaire rêvé pour tous ceux qui fuyaient la loi. Elle était gouvernée par un système de castes aussi véreux que cruel, qui avait fait de la justice une notion obscène. Une seule règle prévalait dans ses rues : Surveillez vos arrières.
Avant que Mycelle puisse se détourner, Er’ril lança :
— Tu es sûre de pouvoir déceler si les autres ont été corrompus par le Seigneur Noir ?
— Pour la millième fois, oui ! grogna Mycelle, prête à exploser. Aie foi en mon pouvoir ! S’ils ont été souillés par la magie noire, mes perceptions élémentales me le diront. Je suis une sourcière. C’est mon métier.
Elle foudroya Er’ril du regard. L’homme des plaines frémit et n’insista pas.
Elena prit sa défense.
— Er’ril essaie juste d’être prudent, tante My. Si l’un d’eux est devenu un malegarde…
— Je le tuerai de mes propres mains, acheva Mycelle, se détournant et mettant fin à la discussion.
Elle connaissait son devoir. Depuis des siècles, le Cœur Noir pervertissait la magie élémentale que des innocents portaient en eux afin de se constituer une armée d’iniques combattants. À Port Rawl, Mycelle chercherait le reste de leurs compagnons – le montagnard Kral, le si’lura Mogweed, l’el’phe Méric et le demi-og’re Tol’chuk. Elle sonderait leurs énergies respectives. Si tous quatre étaient encore purs, elle leur révélerait l’endroit où Elena était cachée. Dans le cas contraire…
D’une main qui ne tremblait pas, Mycelle rajusta ses fourreaux. Dans le cas contraire, je réglerai le problème, songea-t-elle. Mais elle ne cessait de penser à Tol’chuk. Malgré sa moitié si’lura, il ressemblait tellement à son père og’re… Serait-elle capable de tuer son propre fils s’il avait été corrompu ?
Mycelle mit cette inquiétude de côté. Le dernier membre de leur groupe attendait qu’elle lui dise au revoir.
Joach se tenait devant elle, se dandinant d’un pied sur l’autre, le bâton de pol’bois serré dans son poing. À la vue du bois noir et noueux, Mycelle se rembrunit. Depuis quelques jours, son neveu ne se séparait pas de cet ignoble talisman. Elle l’étreignit très vite, en évitant de toucher le bâton. Chaque fois qu’elle approchait de ce dernier, elle avait l’impression que des insectes rampaient sous sa peau, et elle n’aimait pas du tout la fascination qu’il semblait exercer sur Joach.
— Tu ferais mieux de… ranger ce truc, dit-elle en le désignant du menton. Il porte malheur.
Joach serra le bâton contre lui.
— Mais c’est un trophée : le symbole de notre victoire contre le mage noir Greshym. Comment pourrait-il me porter malheur ?
— C’est comme ça.
Les sourcils froncés, Mycelle se tourna vers sa monture, un hongre pie au regard inquiet.
Pour ne pas perturber celui-ci avec son odeur, le futur compagnon de voyage de la guerrière attendait à bonne distance, assis sur son arrière-train. Pourtant, le cheval fit un écart lorsque Mycelle se dirigea vers lui. De toute évidence, la proximité d’un énorme loup le rendait nerveux. Sa cavalière tira sur sa bride.
— Ça suffit. Calme-toi, ordonna-t-elle.
Puisque Fardale venait aussi, il fallait bien qu’il s’habitue à sa présence.
Le loup se leva et s’étira, indiquant qu’il était prêt à partir. Une lueur amusée brillait dans ses yeux, dont la couleur ambrée trahissait son héritage si’lura. Si Mycelle s’était volontairement figée sous sa forme humaine, renonçant à jamais aux droits que lui conférait son héritage, Fardale n’avait pas eu le choix. C’était une malédiction qui les avait fait prisonniers, lui et son frère jumeau Mogweed, de leur forme actuelle. Ils avaient quitté leur forêt des contrées du Couchant en quête d’un remède et, sur la route de Val’loa, leur chemin avait croisé celui de la sor’cière.
Apparemment, chacun des membres de leur petit groupe était – pour des raisons différentes – attiré par la cité insulaire enfouie.
Mycelle monta en selle et pivota vers les autres.
— Si tout va bien, je serai de retour avant la nouvelle lune. Sinon…
Haussant les épaules, elle fit face à la route. Finir sa phrase était inutile. Si elle n’était pas de retour dans six jours, ce serait parce qu’elle avait été capturée ou tuée.
— Sois prudente, tante My ! s’exclama Elena derrière elle.
La guerrière leva une main pour saluer ses compagnons. Puis elle fit claquer sa langue et talonna son cheval, qui se mit en marche le long de la route côtière. Elle ne jeta pas le moindre coup d’œil en arrière.
Bientôt, elle contourna un escarpement rocheux qui la dissimula aux yeux des autres. Ses épaules se détendirent légèrement. La route était son véritable foyer. Fardale trottinait une dizaine de mètres sur sa gauche, filant à travers l’herbe, telle l’ombre d’un requin dans une mer verte, si bien qu’elle pouvait aisément se croire seule.
Mycelle avait passé le plus clair de sa vie à arpenter les contrées d’Alaséa, battant la campagne en quête de gens qui possédaient un don élémental. C’était une existence rude et solitaire, mais elle avait fini par s’y habituer. Une épée et un cheval, voilà toute la compagnie dont elle avait besoin.
Oubliant ses inquiétudes, elle se laissa bercer par l’allure nonchalante de sa monture. La route vérolée d’ornières serpentait au milieu de bosquets de pins et de cyprès. Parfois, un groupe de chevreuils détalait à l’approche de Mycelle. À part ça, la guerrière ne croisa pas âme qui vive.
Elle avait l’intention d’atteindre le hameau côtier de Grimarais avant la tombée de la nuit. Ensuite, il ne lui resterait qu’une petite journée de voyage jusqu’à Port Rawl.
La journée s’écoula au rythme des pas de son cheval. La route demeura déserte, et une fraîcheur agréable se répandit dans l’air lorsque l’après-midi chaud et étouffant céda la place au crépuscule.
Le soleil déclina vers l’horizon plus rapidement que Mycelle ne s’y était attendue. Si sa carte était fiable, la guerrière ne devait plus se trouver qu’à une ou deux lieues de Grimarais. Elle avait progressé à bonne allure depuis son départ, se félicita-t-elle.
Autour d’elle, le sous-bois se fit un peu plus dense, et les collines plus escarpées. Puis un grondement s’éleva sur sa gauche, et Fardale revint vers elle en courant.
Mycelle tira sur les rênes de sa monture pour l’arrêter. Le loup communiquait avec les autres métamorphes en les regardant dans les yeux et en leur envoyant des images mentales, mais, parce qu’elle avait renoncé à son héritage si’lura, Mycelle ne pouvait plus recevoir les images en question. Elle ne connaissait qu’une humaine qui en était capable : Elena, grâce à sa magie sanglante.
Fardale gronda de nouveau et pivota vers la route.
— Quelqu’un approche ? demanda Mycelle.
Le loup acquiesça.
— Un ennemi ?
Il poussa un gémissement. Autrement dit, il n’en était pas certain, mais il lui recommandait la prudence.
Mycelle fit claquer sa langue et talonna son cheval. Elle ajusta sa position en selle pour libérer les deux fourreaux croisés dans son dos et mettre les poignées de ses épées à sa portée. Fardale s’enfonça de nouveau dans le sous-bois. Il resterait caché pour attaquer et bénéficier de l’effet de surprise en cas de besoin. Mycelle le chercha du coin de l’œil. Plus tôt, elle n’avait eu aucun mal à le repérer. À présent, l’énorme loup semblait avoir purement et simplement disparu. Pas une ombre ne bougeait, pas une brindille ne craquait dans le sous-bois.
Mycelle entendit une voix douce qui chantait, quelque part devant elle. Son cheval franchit une courbe. Au-delà, les arbres étaient plus touffus, mais la route filait droit sur une bonne distance. Quelqu’un se tenait sur le bord, à demi dissimulé par l’ombre que projetaient les branches épaisses d’un cyprès sculpté par le vent. Sans réagir à l’apparition de Mycelle, il continua à fredonner une balade dans une langue inconnue.
À cause de sa cape en patchwork, qui semblait cousue à partir de haillons, impossible de dire s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Mycelle regarda autour d’elle. Il n’y avait personne d’autre dans les parages. Alors que la guerrière se dirigeait vers la silhouette, les sabots de sa monture claquant sur la terre battue, le rythme de la chanson se modifia subtilement, comme pour inclure ce contrepoint dans la mélodie.
Lorsqu’elle fut assez près, Mycelle leva un bras, main tendue et paume ouverte pour montrer qu’elle n’avait pas d’intentions belliqueuses. L’interprète ne broncha pas, se contentant de poursuivre sa chanson lancinante. À cette distance, Mycelle aurait dû voir si c’était un homme ou une femme, s’il était jeune ou vieux, dangereux ou pas. Mais sa capuche loqueteuse dissimulait son visage, ne laissant pas entrevoir la moindre parcelle de peau.
— Bonjour à vous, lança Mycelle. Quelles sont les nouvelles de la route ?
C’était un salut très répandu entre voyageurs, une offre de partager des informations et, pourquoi pas, de troquer des biens.
Avec un soupir, la jeune fille tourna le dos à l’océan. Les dragons des mer’ai étaient partis quinze jours plus tôt, et, le long de la côte, la routine habituelle avait déjà repris le dessus. Telle était la résilience de la nature.
Comme pour souligner cette dernière, une brise matinale souffla les cheveux d’Elena dans ses yeux. Irritée, la jeune fille repoussa les mèches importunes de ses doigts gantés et tenta de les coincer derrière ses oreilles, mais le vent mit tous ses efforts en échec. Deux lunes s’étaient écoulées depuis la dernière fois où Er’ril lui avait coupé les cheveux, et ceux-ci avaient atteint une longueur pénible : encore trop courts pour que la jeune fille les attache avec des rubans et des épingles, mais trop longs pour qu’elle dompte facilement les boucles qui commençaient à se former. Elena se gardait pourtant de se plaindre, craignant qu’Er’ril la tonde de nouveau.
Cette perspective lui arracha un froncement de sourcils. Elle en avait assez de ressembler à un garçon. Bien qu’elle ait accepté de se déguiser pendant que ses compagnons et elle traversaient les contrées d’Alaséa, ici, dans la solitude des falaises aux Ampoulées, il n’y avait pas d’yeux pour l’épier, et donc aucune nécessité de se faire passer plus longtemps pour le fils d’Er’ril. Du moins, c’était ce qu’elle se répétait sans cesse. Mais elle n’était pas certaine que son protecteur soit du même avis.
À titre de précaution, elle avait donc pris l’habitude de porter un bonnet quand Er’ril était dans les parages. Elle espérait cacher à son protecteur que ses cheveux repoussaient et que leur teinture noire s’estompait. Aux racines, le feu naturel de sa crinière réapparaissait enfin.
Elena tira son bonnet de sa ceinture, l’enfila et coinça ses mèches éparses dessous avant de remonter le sentier qui menait au cottage. Elle aurait été bien incapable de dire pourquoi elle accordait autant d’importance à sa chevelure. Ce n’était pas seulement de la coquetterie, même si elle ne pouvait nier que cela jouait un petit rôle dans le subterfuge qu’elle entretenait vis-à-vis d’Er’ril. Après tout, elle était une jeune fille – une jeune femme, presque. Il était bien normal qu’elle répugne à passer pour un garçon.
Mais il n’y avait pas que cela. La véritable raison de l’attitude d’Elena venait justement à sa rencontre, les sourcils froncés et l’air mécontent. Vêtu d’un pull de laine pour se protéger contre la fraîcheur matinale, Joach arborait la même chevelure flamboyante que sa sœur – à ceci près que la sienne était retenue en arrière par un lien de cuir noir. Parce que la présence de son frère lui rappelait leur famille, Elena ne voulait plus dissimuler ses origines. En continuant à se teindre, elle aurait eu l’impression de renier ses parents.
Comme Joach approchait d’elle, Elena distingua son rictus exaspéré et l’affliction dans ses yeux verts – une expression qu’elle avait souvent vue sur le visage de leur défunt père.
— Tante My te cherche partout, lança le jeune homme en guise de bonjour.
— Mes leçons ! (Elena s’élança vers son frère.) J’avais presque oublié.
— Presque ? la taquina Joach alors qu’elle le rejoignait.
Elena se rembrunit, mais ne réfuta pas ses accusations. De fait, elle avait complètement oublié ses leçons du matin. Ce devait être sa dernière séance d’entraînement à l’escrime avant que Mycelle parte à Port Rawl récupérer l’autre moitié de leur groupe. Kral, Tol’chuk, Mogweed et Méric avaient rendez-vous avec la guerrière dans deux jours. Pour la centième fois, Elena se demanda comment ses amis s’en étaient tirés à Ruissombre. Elle espéra qu’ils étaient tous indemnes.
Tandis que son frère et elle rebroussaient chemin vers le cottage, Joach marmonna :
— El, tu as toujours la tête dans les nuages.
Irritée, la jeune fille pivota vers lui… et vit son sourire en coin. C’étaient les mêmes mots que leur père employait pour la réprimander, quand elle perdait la notion du temps. Elle prit la main de son frère. À présent, il était toute la famille qui lui restait.
Joach serra la main gantée de sa sœur. En silence, ils traversèrent le petit bois de cyprès et de pins battus par les vents. Alors que le cottage de Flint apparaissait au sommet de la falaise, devant eux, le jeune homme se racla la gorge.
— El, je voulais te demander quelque chose.
— Mmmh ?
— Quand tu partiras pour l’île…
Elena grogna intérieurement. Elle ne voulait pas penser à la dernière partie de leur quête, la récupération du Journal Sanglant sur l’île de Val’loa – et encore moins depuis que son frère lui avait décrit les horreurs qui l’attendaient là-bas.
— J’aimerais t’accompagner, acheva Joach.
Elena faillit trébucher de surprise.
— Tu sais que c’est impossible. Tu connais le plan d’Er’ril.
— Oui, mais il suffirait d’un mot de toi…
— Non, coupa-t-elle. Il n’y a pas de raison que tu viennes.
Lui posant une main sur le bras, Joach l’arrêta.
— El, je sais que tu veux me tenir à l’écart de tout danger supplémentaire, mais je dois retourner là-bas.
La jeune fille se dégagea et regarda son frère dans les yeux.
— Pourquoi ? Pourquoi penses-tu que tu dois y retourner ? Pour me protéger ?
— Non. Je ne suis pas stupide. (Joach baissa le nez ; il refusait de soutenir le regard de sa sœur.) Mais j’ai fait un rêve, chuchota-t-il. Deux fois pendant la dernière demi-lune.
Elena continua à le regarder fixement.
— Tu crois que c’est un tissage ?
— Oui.
Joach releva enfin les yeux. Ses joues étaient roses d’embarras. Peu de temps auparavant, il avait découvert qu’il partageait l’héritage de magie élémentale de leur famille. Il possédait le pouvoir de tissage, un art oublié que seuls quelques rares membres de la Fraternité pratiquaient encore, et qui lui montrait en rêve des bribes d’événements futurs. Frère Flint et frère Moris travaillaient avec lui pour déterminer le niveau exact de son pouvoir.
— Je n’en ai parlé à personne d’autre.
— Ce n’est peut-être qu’un rêve ordinaire, suggéra Elena.
Mais sa moitié sor’cière avait commencé à s’agiter en entendant les paroles de son frère. Une simple allusion à la magie suffisait à embraser son sang. La Rose de ses deux poings était fraîche, et elle croyait presque entendre le pouvoir chanter dans son cœur. Déglutissant, elle ferma son esprit à l’appel de la magie.
— Qu’est-ce qui te fait croire que c’était un tissage ?
Joach grimaça.
— Je… Je ressens un truc bizarre quand je tisse. Comme une onde dans mes veines, une tempête intérieure qui mettrait le feu à tout mon être. Et je l’ai ressentie pendant ce rêve-là.
Une tempête intérieure, songea Elena. Elle éprouvait la même chose quand elle touchait sa propre magie sauvage. Il lui semblait qu’un ouragan faisait rage dans son cœur, et que, faute de pouvoir s’en échapper, il hurlait d’énergie contenue. Au seul souvenir des flots de pouvoir brut qui l’avaient parcourue, la jeune fille se surprit à se tordre les mains. Elle se força à les détacher l’une de l’autre.
— Parle-moi de ton rêve.
Joach hésita et se mordit la lèvre.
— Allez, raconte, insista Elena.
Il baissa la voix.
— Je t’ai vue au sommet d’une haute tour à Val’loa. Une bête noire ailée décrivait des cercles autour du parapet…
— Une bête noire ailée ? C’était Ragnar’k ? demanda Elena, nommant le dragon aquatique qui partageait la chair du sanguinaire Kast et était lié par le sang à la mer’ai Sy-wen.
Machinalement, Joach toucha la dent de dragon en ivoire que Sy-wen lui avait offerte, et qu’il portait pendue à un cordon autour du cou.
— Non, ce n’était pas un dragon. (Ses mains tentèrent d’esquisser une silhouette ; très vite, il capitula avec un haussement d’épaules.) C’était plus une ombre qu’une créature de chair et de sang. Mais ce n’est pas important. L’important, c’est que…
Sa voix mourut, et son regard dériva vers l’océan. Il me cache quelque chose, réalisa Elena. Quelque chose qui l’effraie profondément. La jeune fille passa la langue sur ses lèvres sèches, se demandant soudain si elle voulait savoir.
— Qu’est-ce que c’était, Joach ?
— Tu n’étais pas seule en haut de la tour.
— Qui d’autre était là ?
Joach reporta son attention sur elle.
— Moi. J’étais debout près de toi, et je tenais dans ma main le bâton de pol’bois que j’ai volé au mage noir. Quand la bête a piqué vers nous, j’ai brandi le bâton et je l’ai abattue d’un éclair.
— Ça prouve bien que ça n’était qu’un cauchemar, argumenta Elena. Tu ne pratiques pas la magie noire. Tu as juste rêvé que j’avais besoin de ta protection. L’onde que tu as ressentie était probablement due à l’inquiétude et à la peur plutôt qu’à une manifestation de ton pouvoir.
Les sourcils froncés, Joach secoua la tête.
— Honnêtement, j’ai pensé comme toi la première fois. La dernière chose que papa m’a dite, c’est de te protéger ; c’est un fardeau qui pèse lourdement sur mon cœur depuis. Mais après avoir refait le même rêve, hier, je n’en étais plus aussi sûr. Alors, je suis sorti discrètement. Il devait être minuit. Je suis venu ici et… et, en brandissant le bâton, j’ai lancé le sort de mon rêve.
Un mauvais pressentiment tordit l’estomac d’Elena.
— Joach ?
Son frère désigna quelque chose derrière elle. La jeune fille pivota. À quelques pas d’eux se dressait un pin foudroyé, à l’écorce noircie et aux branches brisées.
— Ça a fonctionné.
Elena écarquilla les yeux. Ses jambes flageolèrent, pas seulement à l’idée que le rêve de Joach puisse être prémonitoire, mais parce que son frère avait réussi à invoquer un pouvoir obscur. Elle frissonna.
— Il faut en parler aux autres, chuchota-t-elle. Er’ril doit être prévenu.
— Non, contra Joach. Ce n’est pas tout. Et c’est pour ça que je n’ai rien dit jusqu’à maintenant.
— Pourquoi ?
— Dans mon rêve, après que j’eus foudroyé la bête, Er’ril surgissait des profondeurs de la tour, son épée à la main. Il se précipitait vers nous ; je braquais le bâton sur lui et… et je le tuais. Comme la bête, il succombait dans une explosion de feu obscur.
— Joach !
Le jeune homme refusa de se laisser interrompre ; les mots jaillissaient de sa bouche en une irrépressible cascade.
— Dans mon rêve, je savais qu’il te voulait du mal. Qu’il avait l’intention de te tuer. Je n’avais pas le choix. (Il fixa sa sœur d’un regard douloureux.) Si je ne vous accompagne pas à Val’loa, Er’ril te tuera. J’en suis sûr !
Elena se détourna des absurdités proférées par son frère. Jamais Er’ril ne lui ferait de mal. Il l’avait protégée pendant toute leur traversée d’Alaséa. Joach devait se tromper.
Pourtant, la jeune fille ne pouvait détacher son regard des restes calcinés du pin. Le sort noir de Joach – celui qu’il avait appris dans un rêve – avait fonctionné.
— Ce que je viens de te dire doit rester un secret, Elena, lança son frère derrière elle. Ne fais pas confiance à Er’ril.
Non loin de là, Er’ril s’éveilla en sursaut de ses propres rêves agités. Des visions d’araignées venimeuses et d’enfants morts déchirèrent les derniers lambeaux de son sommeil, le laissant épuisé et courbaturé, comme s’il avait contracté ses muscles toute la nuit. Il repoussa ses couvertures et s’extirpa prudemment de son lit en duvet d’oie.
Torse nu, vêtu de ses seuls sous-vêtements en lin, il frissonna dans l’air frais. L’automne approchait, et même si une chaleur humide subsistait encore pendant la journée, les matins annonçaient déjà les lunes froides à venir. Pieds nus sur le sol dallé, Er’ril se dirigea vers le bassinet de toilette et le petit miroir en argent accroché au-dessus. Il s’aspergea le visage d’eau fraîche pour dissiper la toile d’araignée de ses cauchemars.
Il avait vécu tant d’hivers que ses nuits étaient toujours envahies par des souvenirs.
Se redressant, il détailla les traits anguleux, ombrés par un début de barbe, qu’il devait à ses ancêtres standi. Ses yeux gris le regardaient fixement depuis un visage qu’il ne reconnaissait plus. Comment cette apparence juvénile pouvait-elle dissimuler si totalement le vieillard qu’il était à l’intérieur ?
Er’ril se passa la main sur la figure. Extérieurement, il n’avait pas changé. Pourtant, il se demandait parfois si son défunt père reconnaîtrait l’homme qui lui rendait son regard dans le miroir. Cinq siècles d’existence l’avaient marqué, même s’ils n’avaient pas ridé sa peau ni fait grisonner ses cheveux. Er’ril laissa ses doigts descendre jusqu’au moignon de son épaule. Oui, le temps marquait les hommes de bien des façons.
Soudain, une voix s’éleva depuis un coin obscur de la pièce.
— Si tu as fini de t’admirer, on pourrait peut-être se mettre au boulot.
Parce qu’il connaissait bien cette voix, Er’ril ne sursauta pas. Il se détourna et se dirigea vers le pot de chambre. Ignorant le vieil homme assis dans un fauteuil rembourré, il prit le temps de se soulager de ses urines matinales. Alors seulement, il lança :
— Flint, si tu voulais que je me lève plus tôt, il te suffisait de me réveiller.
— Étant donné la manière dont tu grognais et te tournais dans tous les sens, j’ai estimé qu’il valait mieux te laisser d’abord en finir avec ce qui troublait ton sommeil.
— Dans ce cas, tu devrais me laisser dormir dix ou vingt ans de plus, répliqua aigrement Er’ril.
— C’est vrai. Pauvre Er’ril. Le Chevalier errant. L’éternel gardien de Val’loa. (Du menton, Flint désigna ses vieilles jambes.) Quand tes articulations craqueront autant que les miennes, nous verrons qui de nous deux se plaindra le plus fort.
Er’ril ricana. Même sans magie, le temps n’avait guère érodé la vigueur du vieux frère. En vérité, les nombreux hivers que Flint avait passés en mer semblaient lui avoir endurci le corps, comme un chêne assailli par les tempêtes n’en devient que plus robuste.
— Le jour où tu ralentiras, vieillard, est celui où je raccrocherai mon épée.
Flint soupira.
— Chacun de nous a son propre fardeau à porter, Er’ril. Si tu as fini de t’apitoyer sur ton sort, c’est déjà le milieu de la matinée, et nous devons encore charger le Fend-les-Flots pour notre prochain voyage.
— Je sais très bien ce que nous avons à faire, dit le guerrier sur un ton mordant.
Son sommeil agité l’avait laissé de méchante humeur, et la langue acérée de Flint l’irritait encore plus que d’habitude.
Le vieil homme dut le sentir, car il se radoucit.
— Je sais que ça n’a pas été facile de faire traverser tout Alaséa à la gamine avec les sbires du Gul’gotha aux trousses. Mais, si nous voulons nous débarrasser du joug de ce bâtard, nous ne pouvons pas laisser le désespoir nous accabler. Le Seigneur Noir jettera encore bien des obstacles en travers de notre chemin ; il trouvera bien d’autres moyens de tourmenter nos cœurs sans que nous fouillions le passé pour raviver d’anciennes afflictions.
Er’ril acquiesça. Il se dirigea vers l’armoire en chêne qui se dressait dans le coin de la pièce, tapant sur l’épaule de son ami au passage.
— Comment es-tu devenu si sage parmi les pirates et les brigands de l’Archipel, vieillard ?
Flint grimaça et toucha sa boucle d’oreille en argent du bout de l’index.
— Parmi les pirates et les brigands, seuls les sages vivent jusqu’à un âge aussi avancé que le mien.
Er’ril sortit ses vêtements, enfila son pantalon et se tortilla pour faire de même avec sa tunique. Pas évident de s’habiller avec un seul bras. Après tous ces siècles, il restait certaines choses que le temps n’avait guère améliorées. Le visage rougi par l’effort, il réussit enfin à passer la tête par le col de sa tunique, dont il tira l’ourlet vers le bas.
— Des nouvelles de Sy-wen ? demanda-t-il en saisissant ses bottes.
— Non, pas encore.
Le ton inquiet de Flint fit hausser les sourcils à Er’ril. Depuis qu’il l’avait repêchée en mer, le vieil homme se comportait de manière très protectrice à l’égard de la jeune fille. Celle-ci avait accompagné le reste de l’armée mer’ai au sud des Récifs Ravagés, en quête de la flotte dre’rendi. Surnommés « Sanguinaires », les Dre’rendi étaient les plus cruels des redoutables pirates qui naviguaient dans ces eaux. Mais un serment très ancien les liait aux mer’ai, et Flint espérait obtenir leur soutien durant la guerre à venir.
— La seule chose que m’ont rapportée mes agents en mer, ce sont d’épouvantables rumeurs en provenance de Val’loa, poursuivit Flint. Il semble qu’un nuage noir enveloppe perpétuellement l’île, que des squales vicieux tiennent toutes les embarcations à l’écart et que des vents de tempête charrient les cris d’âmes torturées. Même au large, les pêcheurs remontent dans leurs filets d’étranges créatures pâles telles qu’ils n’en avaient encore jamais vu, des bêtes à la forme grotesque et au dard venimeux. D’autres parlent de hordes de démons ailés aperçus au lointain dans le ciel…
— Des skal’tum, cracha Er’ril d’une voix tendue en enfilant une de ses bottes en cuir. Mon frère est en train de lever une armée de Carnassires.
Flint se pencha en avant et tapota le genou du guerrier, qui s’était assis sur le lit.
— La créature qui se fait passer pour le Praetor de Val’loa n’est plus ton frère, Er’ril. Ce n’est qu’une illusion cruelle. N’y pense pas.
Mais comment Er’ril aurait-il pu ne pas y penser ? Il ne cessait de revivre la nuit où le Journal Sanglant avait été lié, cinq siècles plus tôt. Cette nuit-là, tout ce qui existait de bon et de noble chez son frère Shorkan et chez le mage Greshym avait été aspiré pour permettre la création du grimoire maudit. Ce qui restait des deux hommes – la partie corrompue, mauvaise, de leur esprit – avait été donné au Cœur Noir, afin qu’il les utilise comme pions dans ses machinations infernales. Er’ril serra les dents. Un jour, il détruirait l’abomination qui portait les traits de son frère bien-aimé.
Flint se racla la gorge, ramenant l’homme des plaines dans le présent.
— Mais ce n’est pas tout ce que j’ai entendu. Des nouvelles du sud de la côte me sont parvenues ce matin par pigeon. C’est pourquoi je suis venu te tirer du lit.
— Quel genre de nouvelles ? s’enquit Er’ril en luttant pour enfiler sa seconde botte, le front plissé.
— Mauvaises, hélas. Hier, une petite flotte de pêche est arrivée à Port Rawl. Tous les marins avaient été corrompus. Ils étaient comme des chiens enragés. Ils ont attaqué les habitants à coups de dents ou de couteau, et ils ont violé leurs femmes. La garnison entière a dû se mobiliser pour les repousser. La plupart d’entre eux ont été tués, mais un des bateaux maudits a réussi à lever l’ancre et à s’échapper, emmenant plusieurs femmes et quelques enfants.
Er’ril entreprit de lacer ses bottes.
— Magie noire, commenta-t-il d’une voix tendue. Un sort d’influence, peut-être. J’ai déjà vu ça… il y a longtemps.
— Non, le détrompa Flint. Je sais de quelle magie tu veux parler. Mais ce qui a été fait à ces pêcheurs est bien pire qu’un simple sort. Les blessures ordinaires ne suffisaient pas à les tuer. Le seul moyen de les arrêter était de leur couper la tête.
Er’ril leva la tête, les yeux plissés d’inquiétude.
— Un guérisseur a examiné les corps et découvert un trou de la taille d’un pouce à la base de leur crâne, révéla Flint. En leur fendant la tête, il a trouvé une petite créature pleine de tentacules à l’intérieur. Quelques-unes de ces abominations remuaient encore. Après ça, tous les cadavres ont été immédiatement incinérés sur les quais.
— Douce Mère, marmonna Er’ril. Combien de nouvelles horreurs le Cœur Noir peut-il encore engendrer ?
Flint haussa les épaules.
— La ville entière empeste la chair brûlée. Du coup, les gens sont nerveux, et la moindre ombre les fait sursauter. Ce qui fait de Port Rawl un endroit encore plus dangereux que d’habitude. Mycelle prend beaucoup de risques en allant chercher vos amis là-bas.
En silence, Er’ril finit de lacer ses bottes. Il rumina longuement les nouvelles avant de déclarer :
— Mycelle est capable de se débrouiller. Mais je me demande si nous ne devrions pas partir plus tôt que prévu avec le Fend-les-Flots. (Il se redressa pour regarder Flint en face.) Si la corruption de Val’loa a déjà atteint la côte, peut-être vaut-il mieux ne pas traîner dans les parages.
— C’est aussi ce que je me disais. Mais si tu veux attendre que vos amis nous rejoignent, nous ne pourrons pas mettre les voiles avant la nouvelle lune. De toute façon, il nous faudra au moins ce temps-là pour préparer le bateau, et qui peut dire si nous serons davantage en sécurité sur l’océan qu’ici ?
Er’ril se leva.
— Tout de même, je n’aime pas rester assis là sans rien faire, à attendre que le Seigneur Noir nous débusque.
— En nous précipitant, nous risquons de jeter Elena dans ses pattes monstrueuses, fit remarquer Flint. Je suggère que nous nous en tenions à notre plan initial : partir à la nouvelle lune et retrouver l’armée mer’ai dans les Marasmes le jour dit. Face à la menace grandissante de Val’loa, nous devons laisser à Sy-wen et à Kast le temps d’atteindre la flotte dre’rendi et de lui demander d’honorer son antique serment. Nous aurons besoin de la force des Sanguinaires.
Er’ril secoua la tête.
— Ces pirates n’ont pas d’honneur.
Flint se rembrunit.
— Kast est un Sanguinaire. Même s’il partage son esprit avec le dragon Ragnar’k, c’est quelqu’un de fiable. Les gens de son peuple ont été façonnés par les tempêtes et les carnages. Ils connaissent l’importance du devoir et des dettes, si anciennes soient-elles.
Er’ril doutait de la sagesse de ce plan.
— Ça revient à faire surveiller nos arrières par une meute de loups pendant que nous affronterons l’armée du Seigneur Noir.
— Possible. Mais pour réussir, nous aurons besoin de tous les crocs capables de lacérer les flancs de notre ennemi, fit valoir Flint.
En soupirant, Er’ril se passa les mains dans ses cheveux ébouriffés pour y remettre un semblant d’ordre.
— Très bien. Nous attendrons jusqu’à la nouvelle lune. Mais après ça, nous mettrons les voiles – que nous ayons reçu des nouvelles de Sy-wen et de Kast ou non.
Flint acquiesça et se leva. La question ainsi réglée, il sortit une pipe de sa poche.
— Assez parlé, grommela-t-il. Trouvons une flamme pour accueillir dignement le jour nouveau.
— Une nouvelle preuve de ton immense sagesse, sourit Er’ril.
Fumer lui semblait un parfait moyen de rattraper une matinée bien mal commencée. Il ne se fit pas prier pour suivre le vieil homme.
En arrivant dans la cuisine, il entendit des éclats de voix familiers résonner par la fenêtre ouverte, près de l’âtre. Ces exclamations mécontentes étaient ponctuées, de temps à autre, par un tintement métallique. De toute évidence, la guerrière Mycelle n’était pas satisfaite du comportement de son élève à l’occasion de la dernière leçon de celle-ci.
Décidément, la matinée commence mal pour tout le monde, songea Er’ril.
Mycelle dévia l’épée courte d’Elena. Puis, d’un revers de poignet, elle fit voler au loin l’arme de son élève.
Bouche bée, Elena regarda sa petite lame tournoyer dans les airs avant de retomber quelques mètres plus loin. Le mouvement avait été si vif que sa main gantée était toujours levée, comme pour tenir une poignée invisible. Lentement, la jeune fille baissa le bras tandis que le rouge lui montait aux joues.
Les poings sur les hanches, Mycelle secoua la tête d’un air navré. Elle était aussi grande que beaucoup d’hommes, et tout aussi large d’épaules. Une épaisse natte blonde descendait jusqu’à sa taille. Avec son attirail de cuir et d’acier, elle offrait une vision impressionnante.
— Ramasse ton épée, ma petite.
— Désolée, tante My, dit Elena, chagrinée.
Mycelle ne lui était pas apparentée par le sang, mais toutes deux étaient si proches que ça revenait au même. Les véritables origines de la guerrière la liaient aux métamorphes des contrées du Couchant, les si’lura. Longtemps auparavant, Mycelle avait renoncé à son héritage quand le destin et les circonstances l’avaient convaincue de se figer sous sa forme humaine, abandonnant à jamais sa capacité de métamorphose.
— Où as-tu donc la tête ce matin, fillette ?
Elena se dirigea rapidement vers son épée et se baissa pour la ramasser. Elle connaissait la réponse à la question exaspérée de sa tante. Elle était obnubilée par les révélations de Joach, ce qui l’empêchait de se concentrer sur la danse des lames. Revenant à sa place, elle brandit son épée.
— On va réessayer la feinte de l’épouvantail, dit Mycelle. C’est un mouvement très simple, mais une fois maîtrisé, c’est l’une des méthodes les plus efficaces pour pousser un adversaire à baisser sa garde.
Elena acquiesça et tenta d’oublier les doutes pernicieux que Joach avait fait naître dans son esprit. En vain. Elle n’imaginait pas qu’Er’ril puisse la trahir. L’homme des plaines s’était toujours montré d’une loyauté absolue envers elle comme envers leur quête. Ils avaient passé de nombreux après-midi ensemble, Er’ril guidant la jeune fille dans son apprentissage des manipulations les plus simples de son pouvoir. Au-delà des mots et des leçons, un lien plus profond, mais toujours enfoui, les unissait.
Parfois, tandis qu’elle se concentrait sur un nouvel aspect de sa magie, Elena jetait un coup d’œil en biais à Er’ril, et surprenait l’ombre d’un sourire rempli de fierté sur son visage d’ordinaire si maussade. Certes, c’était un homme complexe, mais elle pensait bien connaître son cœur. Er’ril ne portait pas seulement le surnom de « chevalier » : il en avait aussi l’âme et le comportement. Non, il ne la trahirait jamais.
Soudain, les doigts d’Elena la brûlèrent. Elle baissa les yeux vers sa main vide.
— Fillette, fulmina Mycelle. Si tu refuses de te concentrer sur cette leçon, je vais sur-le-champ seller ma monture pour partir à Port Rawl.
— Je suis désolée, tante My.
Une fois de plus, Elena alla ramasser son épée abandonnée sur le sol.
— La magie est imprévisible, Elena, mais une lame bien affûtée sera toujours prête à abattre tes ennemis. C’est pourquoi tu dois apprendre à manier les deux. Quand tu sauras te servir d’une épée aussi bien que de ton pouvoir, tu seras une arme à double tranchant. Plus difficile à arrêter, plus difficile à tuer. N’oublie jamais, mon enfant : quand la magie a échoué, le fer peut encore prévaloir.
— Oui, tante My, acquiesça docilement la jeune fille.
Elle connaissait déjà ce discours par cœur. Levant son épée courte, elle mit de côté toutes ses interrogations concernant Er’ril.
Mycelle s’approcha souplement, les talons décollés de la terre battue du jardin, une épée brandie dans sa main gauche. Sa seconde lame reposait toujours dans l’un des fourreaux qui se croisaient entre ses omoplates. Armée de ses deux lames jumelles, la guerrière était un démon d’acier et de muscles.
Armée d’une seule lame, elle était encore bien assez dangereuse. Elena réussit tout juste à parer une brusque feinte. La botte suivante de sa tante la déséquilibra. Bien décidée à prouver à Mycelle que celle-ci n’avait pas gaspillé son temps pendant deux semaines, la jeune fille lutta pour ne pas tomber.
Mycelle poursuivit son assaut furieux. Elena leva maladroitement son épée pour bloquer une attaque. La lame de la guerrière chanta le long de celle de son élève et frappa sa garde avec fracas. L’impact résonna dans tous les os de la main d’Elena, engourdissant les doigts de la jeune fille.
Elena vit sa tante retourner le poignet pour la désarmer une fois de plus. Ravalant sa frustration, elle força ses doigts gourds à imiter le mouvement de Mycelle. Son pouce frotta contre le tranchant de l’épée de sa tante. Elle sentit la lame mordre à travers le cuir de son gant et lui entailler le pouce. La sensation fut aussi vive qu’une piqûre de guêpe.
Ignorant la coupure, Elena continua à brandir son épée tandis que Mycelle reculait d’un pas pour préparer son coup suivant.
— C’est très bien, mon en…, commença la guerrière.
Ce fut alors qu’Elena contre-attaqua, prenant l’offensive pour la première fois.
L’énergie libérée par la coupure de son pouce s’était engouffrée dans ses veines et avait embrasé son sang. Contenant son pouvoir de son mieux, Elena se battit avec une vigueur renouvelée. Sa tante voulait qu’elle soit une arme à double tranchant ? Soit ! Désormais, l’acier et la magie se mêlaient en elle.
Visiblement surprise par la soudaine audace de son élève, Mycelle testa sa résistance de quelques coups inquisiteurs. Puis elle entreprit de briser son assaut et de la forcer à reprendre une posture défensive.
Elena contra chaque attaque et riposta dans la foulée. Le tintement de l’acier résonnait à travers le jardin aussi distinctement qu’un carillon. L’espace d’un instant bref et cristallin, Elena goûta le véritable rythme de la danse. Il n’y avait plus rien d’autre au monde. C’était une chorégraphie d’une précision parfaite, un poème de mouvement et de synchronisation, un chant lyrique auquel se mêlait la voix de sa magie sauvage.
Elena exécuta une double feinte et baissa la pointe de son épée. Elle vit Mycelle hésiter et mordre à l’hameçon. D’un revers de poignet, elle rabattit sa lame sur celle de sa tante, bloquant l’arme adverse au niveau de la garde. Dans un éclair d’acier, ce fut terminé.
Une main vide se dressait entre les deux combattantes. Mais, cette fois, ce n’était pas celle d’Elena.
Mycelle secoua son poignet endolori et adressa un léger signe de tête à sa nièce.
— C’était la feinte de l’épouvantail la plus parfaite dont j’aie jamais eu le plaisir d’être témoin. Même en sachant ce que tu faisais, je n’ai pas pu résister.
Le compliment de sa tante arracha une grimace béate à la jeune fille. Puis des applaudissements lui firent tourner la tête vers Er’ril et frère Flint, plantés dans l’encadrement de la porte de derrière. Intrigués par les bruits de combat, les deux hommes étaient venus voir ce qui se passait. La surprise et l’approbation écarquillaient leurs yeux. Même Joach, qui se tenait près de la pile de bois pour le feu, semblait avoir perdu l’usage de la parole.
— Bien joué, El, lâcha-t-il enfin comme les applaudissements s’espaçaient.
Fardale était couché aux pieds du jeune homme. La lumière du soleil faisait ressortir les reflets roux et cuivrés de sa fourrure noire. Le si’lura coincé sous sa forme de loup revenait juste de sa chasse matinale aux lapins et aux musaraignes. Il aboya ses félicitations, et ses yeux ambrés étincelèrent tandis qu’il envoyait une image à Elena : Un louveteau se bat contre son frère pour devenir chef de la meute.
Elena sourit et hocha la tête, mais ne lâcha pas son épée. Le chant des sirènes de la magie résonnait encore dans ses oreilles, noyant presque les bruits alentour.
— Encore, dit-elle avidement à Mycelle.
Sa tante eut un petit rire.
— Je pense que c’est un bon moment pour arrêter, contra-t-elle. À mon retour de Port Rawl, nous passerons au niveau supérieur.
Elena dut se mordre la lèvre pour ne pas supplier sa tante de continuer. La magie avait enflammé son sang ; elle se sentait prête à affronter tout un bataillon.
— Elena, tu saignes ! s’exclama soudain Joach. Ta main !
La jeune fille baissa les yeux. De grosses gouttes rouges s’échappaient de son pouce entaillé et coulaient le long de son épée baissée. Elle cacha sa main dans son dos.
— Ce n’est qu’une égratignure. Je ne m’en étais même pas aperçue.
Er’ril se dirigea vers elle.
— Les petites blessures qu’on ignore sont souvent les plus dangereuses. Fais-moi voir.
À contrecœur, Elena remit son épée à sa tante et ôta son gant souillé, dégainant la plus redoutable de ses armes. Des spirales couleur rubis tourbillonnaient lentement sur la peau de sa main.
Er’ril examina la coupure.
— Le muscle n’a pas été atteint, se réjouit-il. Rentrons. Je vais nettoyer ça et te faire un pansement.
Elena acquiesça et suivit l’homme des plaines dans la cuisine. Assise sur un tabouret, elle se laissa faire en silence. Er’ril pressa un tampon imbibé d’huile de doucerbe sur sa plaie. Sous l’influence de la magie, celle-ci avait déjà commencé à se refermer.
Er’ril étudia le pouce d’Elena en fronçant les sourcils. De sa main unique mais habile, il lui confectionna un pansement. Les autres s’étaient dispersés pour vaquer à leurs diverses corvées, laissant le guerrier seul avec sa protégée.
— Avec ça, tu ne pourras pas porter de gant pendant quelques jours, marmonna Er’ril. (Il noua adroitement les deux bouts de la bande de gaze, puis s’assit sur ses talons pour fixer Elena dans les yeux.) Passe-moi ton autre gant.
— Pourquoi ? s’étonna la jeune fille. Je ne me suis pas blessée à la main gauche.
Le regard d’Er’ril s’assombrit brusquement.
— Ton gant, exigea-t-il en tendant la main.
Lentement, Elena ôta son gant en peau d’agneau et le lui remit en cachant sa main gauche.
— Montre-moi.
— Je ne comprends pas ce que tu…
— Ton entaille était déjà en train de se refermer, coupa Er’ril d’une voix dure. Ça n’arrive que quand tu te sers de ta magie. Maintenant, montre-moi tes deux mains.
Elena obtempéra à contrecœur. Pour ne pas regarder le guerrier en face, elle fixa ses mains, qu’elle venait de poser sur ses cuisses. La droite et la gauche n’étaient plus le reflet l’une de l’autre. La première – celle dont la jeune fille se servait pour manier l’épée – semblait légèrement plus pâle, signe qu’une partie de sa magie avait été consommée. Le soleil qui entrait à flots par la fenêtre de la cuisine révélait le subterfuge d’Elena : elle avait utilisé son pouvoir durant le combat contre Mycelle.
— Ça s’appelle une épée de sang, commenta Er’ril sur un ton las. J’espérais que tu n’apprendrais jamais cette forme de magie.
Elena déroba de nouveau ses mains au regard du guerrier.
— Pourquoi ? Ça ne coûte presque rien en terme de pouvoir.
Posant la main sur un genou de la jeune fille, Er’ril se rapprocha d’elle.
— Ça coûte bien plus que tu ne le crois. Je l’ai vu dans tes yeux. Tu ne voulais pas que ça s’arrête. De mon temps, les mages entendaient eux aussi l’appel de la magie sauvage. Mais seuls les mages noirs cédaient à son chant des sirènes sans se préoccuper des dégâts qu’ils pourraient causer. (Du menton, il désigna les mains d’Elena.) Et tu es doublement marquée. Je ne peux qu’imaginer la force de cet appel dans ton sang. Tu dois absolument combattre la tentation.
— Je comprends, acquiesça Elena.
Depuis la première fois qu’elle avait utilisé son pouvoir, la mélodie de la sor’cière l’accompagnait constamment. Elle savait qu’il était dangereux de l’écouter ; aussi résistait-elle en s’accrochant à la femme en elle – à sa moitié humaine. C’était comme marcher en permanence sur une corde raide. Durant l’année écoulée, Elena avait appris l’art et l’importance de l’équilibre.
— C’est pourquoi une épée de sang est si dangereuse, reprit Er’ril. En l’utilisant, tu offres à la magie un instrument grâce auquel échapper à ton contrôle. Si tu verses assez de sang, l’épée elle-même devient l’hôte de ton pouvoir : une chose presque vivante et impossible à maîtriser. Elle n’a ni conscience ni moralité – juste une insatiable soif de meurtre. Et elle finit généralement par prendre le dessus sur son porteur. Seuls les mages les plus doués et les plus accomplis sont capables de dompter une épée de sang.
Elena était horrifiée par ce qu’elle avait failli faire.
— Mais ce n’est pas le pire, poursuivit Er’ril. À partir du moment où cette épée est pleinement ensanglantée, la magie fusionne avec l’acier de manière définitive et permanente. Alors, n’importe qui peut l’utiliser et se servir de son pouvoir. De nombreuses histoires circulent au sujet de mages noirs qui avaient fourni une épée de sang à des hommes et des femmes ordinaires, incapables de résister à l’appel de la magie. Ces malheureux devenaient les esclaves de leur arme et de sa soif de meurtre.
Elena pâlit.
— Que leur arrivait-il ?
— Ils étaient traqués et tués, et on faisait fondre leur lame pour neutraliser son pouvoir. Beaucoup de vies ont été perdues ainsi. Alors, prends garde à ce que tu forges avec tant d’insouciance, Elena. Ça peut causer plus de dégâts que tu ne l’imagines.
Elena renfila son gant intact et tripota le pansement de son autre main. À présent que la plaie se refermait, l’appel de la magie s’estompait.
— Je ferai plus attention. Promis.
Er’ril dévisagea la jeune fille, comme pour jauger sa sincérité. Ce qu’il vit dut le satisfaire, car l’éclat d’acier de ses yeux gris s’adoucit.
— Encore une chose, Elena. À propos de ton dernier échange avec ta tante. Malgré l’épée de sang, la magie n’était pas la seule chose qui guidait ton bras. Tu t’améliores vraiment. (La voix du guerrier se fit plus ferme.) Il y a en toi une force qui ne doit rien à ta magie. Ne l’oublie jamais.
Ces simples mots touchèrent Elena bien plus profondément que les exclamations du reste de ses compagnons. Soudain, les yeux de la jeune fille se remplirent de larmes.
Comme s’il avait perçu son émotion, Er’ril se redressa.
— Je dois y aller, dit-il, gêné. Le soleil est déjà haut dans le ciel, et j’ai promis à Flint de jeter un coup d’œil au Fend-les-Flots. Si nous voulons partir à la nouvelle lune, il reste encore beaucoup à faire.
Elena acquiesça et se leva de son tabouret.
— Er’ril, dit-elle en reniflant un peu et en capturant le regard du guerrier avec le sien. Merci. Pas seulement pour ça… (Elle leva sa main bandée.) Mais pour tout. Je crois que je ne t’ai jamais dit à quel point tu comptais pour moi.
Les joues d’Er’ril s’empourprèrent, et il baissa timidement les yeux.
— C’est… Je… (Il se racla la gorge.) Tu n’as pas à me remercier, balbutia-t-il d’une voix rauque en se hâtant de sortir de la pièce. Je ne fais que mon devoir.
Elena regarda fixement son dos tandis qu’il s’éloignait.
Que le rêve de Joach soit prémonitoire ou non, Er’ril était un chevalier, et elle ne pourrait jamais douter de lui.
Jamais.
Le temps que Mycelle soit prête à partir pour la cité côtière de Port Rawl, le soleil de l’après-midi avait tiédi les falaises. Dans la chaleur humide, les vêtements collaient à la peau moite, et le scintillement de l’océan blessait les yeux.
Impatiente de se mettre en route, la guerrière ajusta ses paquetages et resserra la sous-ventrière de son cheval. Puis, les yeux plissés et une main en visière, elle se tourna vers ses compagnons, qui s’étaient rassemblés pour lui dire au revoir et lui souhaiter un bon voyage. Mycelle menait une vie essentiellement solitaire ; aussi n’était-elle guère portée sur les grandes effusions. Elle poussa un soupir et, bien décidée à en finir au plus vite, se dirigea vers Elena pour lui donner une brève accolade.
— Entraîne-toi en mon absence, lui recommanda-t-elle. À mon retour, je veux que tu aies perfectionné ta parade plume.
— Promis, tante My.
Elena eut l’air de vouloir ajouter quelque chose, mais Mycelle était déjà passée à Er’ril.
— Veille bien sur ma nièce, homme des plaines. Un orage approche ; je compte sur toi pour l’abriter.
— Toujours, acquiesça Er’ril avec raideur. Et toi, sois prudente à Port Rawl. Tu as entendu ce qu’a dit Flint.
Mycelle hocha la tête.
— Je connais bien la cité des marais, répondit-elle.
Cernée par des marécages dangereux côté terre, et protégée côté mer par les courants traîtres que généraient les milliers d’îles de l’Archipel voisin, Port Rawl constituait un sanctuaire rêvé pour tous ceux qui fuyaient la loi. Elle était gouvernée par un système de castes aussi véreux que cruel, qui avait fait de la justice une notion obscène. Une seule règle prévalait dans ses rues : Surveillez vos arrières.
Avant que Mycelle puisse se détourner, Er’ril lança :
— Tu es sûre de pouvoir déceler si les autres ont été corrompus par le Seigneur Noir ?
— Pour la millième fois, oui ! grogna Mycelle, prête à exploser. Aie foi en mon pouvoir ! S’ils ont été souillés par la magie noire, mes perceptions élémentales me le diront. Je suis une sourcière. C’est mon métier.
Elle foudroya Er’ril du regard. L’homme des plaines frémit et n’insista pas.
Elena prit sa défense.
— Er’ril essaie juste d’être prudent, tante My. Si l’un d’eux est devenu un malegarde…
— Je le tuerai de mes propres mains, acheva Mycelle, se détournant et mettant fin à la discussion.
Elle connaissait son devoir. Depuis des siècles, le Cœur Noir pervertissait la magie élémentale que des innocents portaient en eux afin de se constituer une armée d’iniques combattants. À Port Rawl, Mycelle chercherait le reste de leurs compagnons – le montagnard Kral, le si’lura Mogweed, l’el’phe Méric et le demi-og’re Tol’chuk. Elle sonderait leurs énergies respectives. Si tous quatre étaient encore purs, elle leur révélerait l’endroit où Elena était cachée. Dans le cas contraire…
D’une main qui ne tremblait pas, Mycelle rajusta ses fourreaux. Dans le cas contraire, je réglerai le problème, songea-t-elle. Mais elle ne cessait de penser à Tol’chuk. Malgré sa moitié si’lura, il ressemblait tellement à son père og’re… Serait-elle capable de tuer son propre fils s’il avait été corrompu ?
Mycelle mit cette inquiétude de côté. Le dernier membre de leur groupe attendait qu’elle lui dise au revoir.
Joach se tenait devant elle, se dandinant d’un pied sur l’autre, le bâton de pol’bois serré dans son poing. À la vue du bois noir et noueux, Mycelle se rembrunit. Depuis quelques jours, son neveu ne se séparait pas de cet ignoble talisman. Elle l’étreignit très vite, en évitant de toucher le bâton. Chaque fois qu’elle approchait de ce dernier, elle avait l’impression que des insectes rampaient sous sa peau, et elle n’aimait pas du tout la fascination qu’il semblait exercer sur Joach.
— Tu ferais mieux de… ranger ce truc, dit-elle en le désignant du menton. Il porte malheur.
Joach serra le bâton contre lui.
— Mais c’est un trophée : le symbole de notre victoire contre le mage noir Greshym. Comment pourrait-il me porter malheur ?
— C’est comme ça.
Les sourcils froncés, Mycelle se tourna vers sa monture, un hongre pie au regard inquiet.
Pour ne pas perturber celui-ci avec son odeur, le futur compagnon de voyage de la guerrière attendait à bonne distance, assis sur son arrière-train. Pourtant, le cheval fit un écart lorsque Mycelle se dirigea vers lui. De toute évidence, la proximité d’un énorme loup le rendait nerveux. Sa cavalière tira sur sa bride.
— Ça suffit. Calme-toi, ordonna-t-elle.
Puisque Fardale venait aussi, il fallait bien qu’il s’habitue à sa présence.
Le loup se leva et s’étira, indiquant qu’il était prêt à partir. Une lueur amusée brillait dans ses yeux, dont la couleur ambrée trahissait son héritage si’lura. Si Mycelle s’était volontairement figée sous sa forme humaine, renonçant à jamais aux droits que lui conférait son héritage, Fardale n’avait pas eu le choix. C’était une malédiction qui les avait fait prisonniers, lui et son frère jumeau Mogweed, de leur forme actuelle. Ils avaient quitté leur forêt des contrées du Couchant en quête d’un remède et, sur la route de Val’loa, leur chemin avait croisé celui de la sor’cière.
Apparemment, chacun des membres de leur petit groupe était – pour des raisons différentes – attiré par la cité insulaire enfouie.
Mycelle monta en selle et pivota vers les autres.
— Si tout va bien, je serai de retour avant la nouvelle lune. Sinon…
Haussant les épaules, elle fit face à la route. Finir sa phrase était inutile. Si elle n’était pas de retour dans six jours, ce serait parce qu’elle avait été capturée ou tuée.
— Sois prudente, tante My ! s’exclama Elena derrière elle.
La guerrière leva une main pour saluer ses compagnons. Puis elle fit claquer sa langue et talonna son cheval, qui se mit en marche le long de la route côtière. Elle ne jeta pas le moindre coup d’œil en arrière.
Bientôt, elle contourna un escarpement rocheux qui la dissimula aux yeux des autres. Ses épaules se détendirent légèrement. La route était son véritable foyer. Fardale trottinait une dizaine de mètres sur sa gauche, filant à travers l’herbe, telle l’ombre d’un requin dans une mer verte, si bien qu’elle pouvait aisément se croire seule.
Mycelle avait passé le plus clair de sa vie à arpenter les contrées d’Alaséa, battant la campagne en quête de gens qui possédaient un don élémental. C’était une existence rude et solitaire, mais elle avait fini par s’y habituer. Une épée et un cheval, voilà toute la compagnie dont elle avait besoin.
Oubliant ses inquiétudes, elle se laissa bercer par l’allure nonchalante de sa monture. La route vérolée d’ornières serpentait au milieu de bosquets de pins et de cyprès. Parfois, un groupe de chevreuils détalait à l’approche de Mycelle. À part ça, la guerrière ne croisa pas âme qui vive.
Elle avait l’intention d’atteindre le hameau côtier de Grimarais avant la tombée de la nuit. Ensuite, il ne lui resterait qu’une petite journée de voyage jusqu’à Port Rawl.
La journée s’écoula au rythme des pas de son cheval. La route demeura déserte, et une fraîcheur agréable se répandit dans l’air lorsque l’après-midi chaud et étouffant céda la place au crépuscule.
Le soleil déclina vers l’horizon plus rapidement que Mycelle ne s’y était attendue. Si sa carte était fiable, la guerrière ne devait plus se trouver qu’à une ou deux lieues de Grimarais. Elle avait progressé à bonne allure depuis son départ, se félicita-t-elle.
Autour d’elle, le sous-bois se fit un peu plus dense, et les collines plus escarpées. Puis un grondement s’éleva sur sa gauche, et Fardale revint vers elle en courant.
Mycelle tira sur les rênes de sa monture pour l’arrêter. Le loup communiquait avec les autres métamorphes en les regardant dans les yeux et en leur envoyant des images mentales, mais, parce qu’elle avait renoncé à son héritage si’lura, Mycelle ne pouvait plus recevoir les images en question. Elle ne connaissait qu’une humaine qui en était capable : Elena, grâce à sa magie sanglante.
Fardale gronda de nouveau et pivota vers la route.
— Quelqu’un approche ? demanda Mycelle.
Le loup acquiesça.
— Un ennemi ?
Il poussa un gémissement. Autrement dit, il n’en était pas certain, mais il lui recommandait la prudence.
Mycelle fit claquer sa langue et talonna son cheval. Elle ajusta sa position en selle pour libérer les deux fourreaux croisés dans son dos et mettre les poignées de ses épées à sa portée. Fardale s’enfonça de nouveau dans le sous-bois. Il resterait caché pour attaquer et bénéficier de l’effet de surprise en cas de besoin. Mycelle le chercha du coin de l’œil. Plus tôt, elle n’avait eu aucun mal à le repérer. À présent, l’énorme loup semblait avoir purement et simplement disparu. Pas une ombre ne bougeait, pas une brindille ne craquait dans le sous-bois.
Mycelle entendit une voix douce qui chantait, quelque part devant elle. Son cheval franchit une courbe. Au-delà, les arbres étaient plus touffus, mais la route filait droit sur une bonne distance. Quelqu’un se tenait sur le bord, à demi dissimulé par l’ombre que projetaient les branches épaisses d’un cyprès sculpté par le vent. Sans réagir à l’apparition de Mycelle, il continua à fredonner une balade dans une langue inconnue.
À cause de sa cape en patchwork, qui semblait cousue à partir de haillons, impossible de dire s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Mycelle regarda autour d’elle. Il n’y avait personne d’autre dans les parages. Alors que la guerrière se dirigeait vers la silhouette, les sabots de sa monture claquant sur la terre battue, le rythme de la chanson se modifia subtilement, comme pour inclure ce contrepoint dans la mélodie.
Lorsqu’elle fut assez près, Mycelle leva un bras, main tendue et paume ouverte pour montrer qu’elle n’avait pas d’intentions belliqueuses. L’interprète ne broncha pas, se contentant de poursuivre sa chanson lancinante. À cette distance, Mycelle aurait dû voir si c’était un homme ou une femme, s’il était jeune ou vieux, dangereux ou pas. Mais sa capuche loqueteuse dissimulait son visage, ne laissant pas entrevoir la moindre parcelle de peau.
— Bonjour à vous, lança Mycelle. Quelles sont les nouvelles de la route ?
C’était un salut très répandu entre voyageurs, une offre de partager des informations et, pourquoi pas, de troquer des biens.

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